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Filet de pêche et estime de soi !

Ou quand il est question de comparaison… Le caractère professant de la HET-PRO implique un accent fort sur la vie spirituelle. Au sein de l’école, il est proposé aux étudiants des temps de cultes deux fois par semaine, ainsi que des moments de recueillement et d’écoute des Écritures journaliers. Voici une prédication de Frédéric Hammann, professeur en Théologie systématique, lors d’un culte à la HET-PRO.

 

« Qui est le plus grand ? » Variées sont les situations de vie dans lesquelles une telle question résonne. En effet le fait de se comparer les uns aux autres semble ancré au plus profond de notre nature humaine. Alors je m’interroge : « la comparaison : tentation, poison ou bienfait ? ». Dans un contexte comme celui de la HET-PRO, les occasions de se jauger les uns les autres ne manquent pas : telle à plus d’aisance dans l’apprentissage des langues bibliques, telle à des dons musicaux à faire pâlir d’envie, tel autre est tellement à l’aise dans sa manière d’être et de s’exprimer, tel a une foi si solide… et moi ?!?

Quand, dans les évangiles, les disciples se comparent entre eux, comme par exemple en Marc 9.30-37, cela n’est pas vraiment à leur avantage ! Le Maître vient de leur dire qu’il ne sera plus très longtemps avec eux et les voilà déjà en train –très vraisemblablement- de se poser la question de la succession ! Le plus souvent, me semble-t-il, la comparaison oppose, fait perdre de vue le ‘corps’ que nous formons dans le but, ensemble, d’assumer la vocation commune qui est nôtre. La comparaison valorise bien peu les spécificités des personnalités que nous sommes, avec nos points forts et nos fêlures.

Il y a toutefois, dans l’Ecriture, un texte qui peut surprendre. Il s’agit de l’apparition de Jésus ressuscité aux disciples au bord de la mer de Tibériade (Jn. 21). Suite au repas à l’ambiance plutôt pesante (v. 9-13), Jésus questionne, à trois reprises, l’amour que Pierre lui porte puis, suite à la réponse de ce dernier, le ‘rétablit’ dans sa vocation. C’est par l’adjonction présente uniquement dans la première question, que ce récit rejoint notre thème de la comparaison. Le v. 15 dit en effet : « Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu plus que ceux –ci ? ». L’enjeu est important comme le souligne la manière dont Jésus apostrophe Pierre : ‘Simon, fils de Jonas’ ; exactement comme lors de leur première rencontre (Jn. 1. 42-43).

« Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu plus que ceux–ci ? » (pleion toutoon). Jésus pousse-t-il Pierre à se comparer aux autres disciples ? La question qui se pose est de savoir qui sont les ‘ceux-ci’. Il y a trois façons d’y répondre. Dans les deux premiers cas, ce pronom pluriel se rapporte aux autres disciples. Il s’agit alors d’une comparaison entre l’amour que Pierre a pour le Christ face à celui qu’il a envers les autres disciples ou entre l’amour de Pierre pour Jésus et celui qu’ont les autres disciples également pour le Maître. C’est cette dernière option que choisissent la plupart de nos Bibles quand elles traduisent : ‘m’aimes-tu plus que ne le font ceux-ci ?’. L’apport d’un nouveau sujet dans la phrase paraît cependant peu convaincant, tant sur le plan grammatical que sur celui du contexte et du sens du récit. D’un autre côté il faut également reconnaître que la comparaison entre l’amour de Pierre pour le Christ et celui qu’il a envers les autres disciples n’a pas réellement de sens.

Reste alors une troisième possibilité. Le ‘ceux-ci’ peut tout à fait qualifier une ‘chose’, un ensemble d’objets et ne doit en rien, grammaticalement parlant, se limiter à des ‘personnes’.

Et voici l’entrée en scène des fameux 153 poissons ! Ils sont là comme les témoins de l’atmosphère ambivalente de ce repas pris au bord du lac, les disciples –peu fiers de la situations- n’osant s’adresser à Jésus (v.12). Et n’est-ce pas dans ce genre de situation que l’on baisse la tête et, afin d’éviter tout dialogue, on s’occupe comme on peut, par exemple en comptant les poissons qui sont là et qui jonchent le sol ? 153 ! (Personnellement je ne pense pas qu’il faille chercher ailleurs, par exemple dans l’interprétation symbolique, le sens de ce chiffre).

Revenons à notre récit. Quelques jours auparavant, Jésus de Nazareth a été mis à mort et, pour ses disciples, ce fut la débâcle. Pierre, lui qui s’était montré si sûr de lui, l’a même renié à trois reprises. Maintenant (Jn 21.3) c’est lui qui s’écrie « Je vais pêcher ! », les autres n’ayant donc plus qu’à le suivre. Est-ce à dire que la parenthèse formée des trois années si particulières qu’ils viennent de vivre au côté de Jésus est définitivement refermée ? Le triple reniement du soir de Vendredi-Saint sera-t-il, pour Pierre et son estime de soi, le dernier mot ?

« Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu plus que ceux–ci ? ». Jésus n’appelle pas à la comparaison entre les disciples, celle-ci n’aurait aucun sens. Non, il place Pierre face à sa réelle et fondamentale vocation : pour quoi, en vue de quoi, t’ai-je appelé ? D’ailleurs, quand un peu plus tard Pierre retombera dans la comparaison horizontale et stérile en demandant à Jésus quel sera le sort de Jean, le disciple bien-aimé (v. 21), il ne recevra de Jésus comme réponse qu’un cinglant « que t’importe ! ».

La question essentielle que Jésus adresse à Pierre le place non dans un face à face avec ceux qui l’entourent, mais bien dans une confrontation avec lui-même. Comment se perçoit-il suite à son triple reniement ? Comment ne pas se sentir indigne de l’amour de Christ ? Où trouver le fondement de ma vocation ? Comment persévérer ?

Au cœur de nos situations de vies, aussi diverses soient-elles, n’écartons pas la question qui retentit aux oreilles de l’apôtre au bord de la mer de Tibériade, mais saisissons-la en Christ. C’est là que les priorités apparaissent, les perspectives de vie se dessinent, les vocations se précisent. O

Frédéric Hammann

Plusieurs éléments de cette prédication proviennent de P.H.R. van Houwelingen, Johannes. Het evangelie van het Woord, CNT, Kok, Kampen, 1997.

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